Kevin Brancaleoni de 1 SSI a participé au concours régional du prix de la nouvelle littéraire de
Forbach.
Il a été primé pour sa nouvelle "La secte du Fusillé", qu'il a
plaisir à vous faire découvrir :
"Alors qu’il fouille la fameuse citadelle
de
Verdun, ce jeune archéologue ouvre une tombe datant de la première
guerre mondiale, dans laquelle le corps du soldat est extrêmement bien conservé. Il trouve un petit carnet. La malédiction s’abat sur lui et son équipe.
La ville où je venais de m’installer, pour pouvoir profiter de la quiétude de la province, vous la connaissez :
c’est Verdun, ville restée dans l’histoire comme étant le théâtre de la plus sanglante bataille de la Première Guerre Mondiale. Malgré mes études d’archéologie, je n’avais jamais mis les pieds
sur le moindre site de fouilles. Je travaillais auparavant dans un petit musée à Paris, qui venait de fermer ses portes, me laissant bien dépourvu. Cet emploi en Meuse m’avait alors paru
salutaire, et je dois reconnaître que je ne connaissais pas réellement l’histoire maudite de certains endroits de la ville. Eut-il plût à Dieu que je ne sois pas empêtré dans cette triste
affaire ! Peut-être les choses devaient se dérouler ainsi, et peut-être est-ce mieux que je fus présent, et d’être aujourd’hui le dernier témoin d’une affaire sordide…
Mes premières fouilles eurent lieu dans la citadelle souterraine de Verdun. Cet endroit, faisant partie de
l’important ensemble de défense créé par le génial Vauban et amélioré au XIXème, était un des principaux lieux de rassemblement de l’état-major lors de la Grande Bataille. On venait de découvrir
peu de temps auparavant des salles funéraires, chose peu étonnante étant donné qu’il s’agit là de l’endroit où fut choisi un combattant pour rester « ad vitam æternam » sous l’Arc de
Triomphe.
Le jour où je pris mon poste fut le 21 février, une date symbolique qui résonnait à Verdun comme le début de
l’assaut allemand. Mon chef de travaux me conduisit dans une partie peu connue de la Citadelle : des tunnels profondément creusés qui permettaient une échappatoire par la rive droite de la
Meuse. Ces boyaux comportaient également de nombreuses salles, réservées aux défunts, où régnait une humidité et une puanteur insoutenable. On venait de trouver un mausolée peu commun ;
alors que la plupart des soldats morts de la citadelle étaient simplement entassés dans des salles condamnées, celui-ci était constitué d’une tombe. Bien sûr, nous pensions alors avoir découvert
la tombe d’un officier mort en héros. Mais, comme si l’on avait cru que le soldat voudrait sortir de sa dernière demeure, on avait placé le tombeau dans une salle très isolée, fermée à clé de
l’extérieur, et le cercueil était lui-même cadenassé. Lorsque nous ouvrîmes la sépulture, par curiosité et soif de connaissance que, trop tard, hélas ! je me reproche, nous vîmes quelque
chose d’inconcevable : le soldat était parfaitement conservé, comme si son dernier souffle venait de lui échapper. Il s’agissait d’un simple fantassin dans son ciré bleu ciel, et non d’un
officier, comme nous le pensions. L’homme semblait avoir été touché par quelque don de conservation que l’on retrouve communément chez les saints. Il semblait dormir, et seules les cinq trous de
balles visibles sur sa poitrine prouvaient son état. Alors que mes collègues s’extasiaient devant le cadavre, je pris le soin de noter tout ce que l’on pouvait trouver dans cette salle. Je
trouvais des rats morts, des toiles poussiéreuses… et, dans un coin isolé, un carnet. Ce dernier, couvert par du cuir noir, semblait également neuf, et je pensais alors qu’il s’agissait du
journal intime du soldat. Je le plaçai dans ma poche tandis que je retournais auprès de mes camarades pour fêter l’étonnante découverte
Le soir venu, après avoir fêté la découverte auprès de mes camarades, je rentrais dans mon petit appartement, dont
l’entrée donnait sur la rue Mazel, l’artère de Verdun. Le carnet me préoccupait ; lorsque j’en fis un examen attentif, je découvris qu’il était neuf, sauf pour ses premières pages, dont
voici la copie.
« Verdun, 21 avril 1916
La bataille fait rage autour de nous. Le général
nous dit qu’on les aura, mais quand ? Désormais, il faudrait un miracle pour que je survive. Mes blessures sont profondes et ne se cicatrisent pas. Mais il faut que j’écrive. Même si les
infirmiers s’y opposent, même si cela doit aspirer mes dernières forces, il faut que j’écrive. Car je suis le dernier des dix hommes de ma troupe, le dernier témoin d’une affaire sordide que nos
chefs ont étouffée… »
En lisant ces mots, je compris immédiatement que je ne venais pas de trouver un carnet de simple Poilu, mais bien un
récit qui me permettrait de déchiffrer l’énigme du mort intact… je repris ma lecture, le cœur battant à toute allure :
« …ont étouffée. Oui, ici à Verdun, alors que la bataille fait rage, une étrange malédiction est tombée sur mes
camarades. Cette histoire remonte au début de la bataille, au temps joyeux où nous maintenions la garnison. Il y avait dans un des régiments un homme, dont j’ignore aujourd’hui encore le nom,
mais qui, selon les autres, était le chef d’une société sectaire influente. Entre nous, nous pensions qu’il serait vite convoqué au conseil de guerre, mais il commença à enrôler d’autres soldats
dans ses cultes sataniques. Il croyait, disait-on, que l’esprit n’était qu’en sommeil dans la mort, et la mort le frappa... Le prêtre en charge de notre régiment se plaignit de lui, et il fut
jugé au tribunal de guerre. La sentence fatidique tomba sur lui et, ma troupe étant de garde dans la citadelle, ma compagnie fut chargée de l’exécuter dans la cour du Palais Episcopal. Avant de
mourir, il nous maudit, appelant sur nous sa vengeance d’outre-tombe, et appela ses disciples à faire de même. Les détonations de nos fusils, retentissantes dans le silence qui précède chaque
bataille, avaient emportés sa vie. Ses adeptes furent également exécutés, et les corps furent entassés dans des salles inutilisées de la citadelle, empêchant ainsi aux cadavres de recevoir la
sainte inhumation. Ces tristes évènements eurent lieu la veille de l’attaque des allemands sur Verdun, et l’endroit où le maître de secte avait été fusillé fut le premier touché.
Depuis, la bataille fait rage. Les allemands attaquent de partout, et nous défendons la ville, ou plutôt nous
l’aurions fait si d’étranges évènements ne nous avaient pas occupés. Cinq jours après l’exécution, mon camarade Lafermeuil, dont j’étais très proche, fut retrouvé éventré. Dans sa chair était
taillée la funeste croix qui était le symbole de la Secte du Fusillé, comme nous l’appelions. Cette même opération se répéta, tous les cinq jours, sur mes camarades, et, lorsque mon tour sembla
venir, je fus pris de panique. Je m’introduisis dans la salle où se trouvaient les corps. Tous étaient en état de décomposition, excepté celui du mage. Je le pris et l’enfermais dans une tombe
destinée à un de nos camarades victorieux. Je fermais la tombe comme je pouvais. Au moment de l’échéance fatale, le miracle se produisit : je fus épargné, mais ceci n’était qu’un répit. Deux
jours plus tard, la malédiction tomba sur moi sous la forme d’un éclat d’obus allemand dans la poitrine. Je suis resté inconscient une semaine. A mon réveil, ce carnet était près de moi. J’ai
pris la décision de perdre ma pauvre vie pour en sauver d’autres. Voici le message que je te laisse, à toi qui aura découvert le passage : N’ouvre pas la tombe. Elle est maudite, et la
malédiction poursuivra quiconque la profanera. Mais si tu l’as déjà ouverte, prends garde… ».
Ma lecture me laissa bouche bée. Dans mon scepticisme aveugle, je crus que cette histoire n’était qu’invention, cela
n’était pas possible, je ne peux pas être maudit !
Et, bien entendu, ce qui devait se produire arriva. Mon chef de travaux, M.
Plantois, fut assassiné le 21 mars, un mois après la découverte morbide que nous avions faite, et ce de la façon indiquée par l’auteur du petit carnet. Selon moi, ce ne pouvait être une réalité,
et mes soupçons se retournèrent contre le soldat malheureux. Avait-il réellement existé ? Je pris alors la décision de faire des recherches sur les évènements de cette période, après avoir
étudié attentivement le journal de guerre. A la Bibliothèque de Verdun, réputée pour ses nombreux textes anciens, je découvris un compte-rendu de procès mentionnant l’affaire de la Secte. Je
réussis ainsi, par de savantes déductions, à trouver le nom de mon soldat inconnu : Jean Dupontoise, mort fusillé le 22 avril 1916. Il avait été considéré comme coupable de haute
trahison pour avoir voulu déclencher une explosion dans une partie de la Citadelle. L’affaire ne m’intéressa alors plus, et je résolus de ne plus m’en occuper.
Pendant ce temps, la police se perdait dans un dédale de déductions. Je leur fis part de mes recherches, tout en
cachant l’existence du petit carnet noir, et ils dirigèrent leurs investigations de ce côté, en supposant qu’un des adeptes de ce culte non disparu voulait protéger son gourou. Mais cette piste
n’aboutit pas plus que les autres, car les indices manquaient et les traces n’existaient pas. En fait, dès le début, l’affaire avait été mystérieuse ; M. Plantois avait été assassiné dans
une pièce fermée de l’intérieur, et aucune effraction n’avait été constatée. De plus, l’autopsie laissait penser que l’arme du crime était… une baïonnette. Finalement, ce fut le second, M.
Duchamp, qui fut accusé de l’horrible meurtre. Selon la rumeur, il aurait tué son supérieur pour profiter d’une promotion opportune. L’hypothèse aurait pu concorder si, au bout de quelques jours
de détention, il n’avait pas été assassiné à son tour dans sa cellule du centre de détention voisin de Montmédy, et ce tout juste un mois après le meurtre de M. Plantois. Ce coup-ci, le meurtre
remua la France entière, car les circonstances de la mort de M. Duchamp étaient identiques à celle de son supérieur. Les lignes d’encre noire inscrite sur le carnet me revinrent à la tête, et je
pris peur. Alors que je restai cloîtré chez moi, ne sortant que le dimanche pour aller à la messe – un geste de foi qui m’a apparemment épargné de cette malédiction -, mes collègues succombaient
les uns après les autres, et, lorsque le 21 décembre arriva, je restai le seul membre de mon équipe survivant. Ce jour-là, des hordes d’hommes et de femmes assoiffés de sang et d’histoires
extraordinaires faisaient le siège de mon immeuble, rendant ainsi l’angoisse plus importante encore. Je ne cessais de relire le carnet, espérant trouver le moyen de me soustraire à ma mort
programmée, ne m’arrêtant que pour manger, lorsque la solution me vint subitement, comme par quelque intervention divine. Je réussis à échapper au siège de mon immeuble en passant par une porte
dérobée donnant sur une rue adjacente. Je me rendis à la Citadelle, après un bref arrêt chez le droguiste pour me procurer certains ingrédients nécessaires à mon plan. La nuit tombait déjà
lorsque je parvins dans la citadelle, où je pus entrer grâce au jeu de clés attribué à mon équipe.
Je m’approchais de la salle maudite, sentant que le dénouement de cette
sombre histoire allait arriver, et, alors que j’ouvrais la porte, j’entendis une plainte lugubre. Mon ennemi était là. Je sentais désormais que la mission que je m’étais fixée ne tenait plus qu’à
un fil. Je me précipitai dans l’ouverture et ferma le tombeau profané. Le silence revint alors subitement. J’achevais alors ma besogne en plaçant quelques explosifs que j’avais créés en secret
près des fondations du tunnel toutes proches. Je pris alors mes jambes à mon cou et m’enfuis au moment où le sombre boyau s’effondrait, formant un tourbillon dans les eaux de la Meuse, qui
emporta ainsi son terrible secret. Nous étions le 21 décembre, et ce jour aurait dû être celui de ma mort.